“Nous ne vivons pas tous dans le même temps politique”. C’est la conviction de l’historien allemand Tobias Becker, qui s’est affirmé en quelques années, avec son ouvrage “Yesterday, a New History of Nostalgia” (Harvard University Press), comme l’un des plus grands spécialistes mondiaux de la nostalgie.
La nostalgie est une arme politique. J’en ai déjà parlé ici. Une arme à double tranchant. Elle sert, d’une part, à mobiliser les électeurs. En particulier les électeurs âgés de nos démocraties de 2026. Elle est aussi utilisée pour discréditer son adversaire, en estimant que les électeurs de ce dernier refusent d’entrer dans la modernité. Alors que leurs motivations réelles peuvent, en réalité, être beaucoup plus complexes ou beaucoup plus violentes. Quand on évoque le passé en politique, explique Tobias Becker, c’est pour parler du présent, ou du futur.
Pourquoi accuser un parti populiste d’être nostalgique, par exemple ? Ne devrait-on pas plutôt dénoncer le racisme, l’antisémitisme ou le sexisme des mesures qu’il pousse dans le débat public ?
En France, nous sommes pris entre deux lectures populistes du passé, celle du RN et celle de LFI, qui sont efficaces chacune dans leur registre pour pousser des agendas politiques tout à fait actuels.
Face à cela, les démocrates en tweed sont démunis. Privés de la notion de progrès, battue en brèche par une vision dystopique ou carrément apocalyptique du monde - 90% des électeurs du RN, par exemple, partagent l’idée que la France est en déclin et que ce déclin est irréversible -, ils n’arrivent plus à se projeter dans le même temps que leurs électeurs.
Car la réalité de notre monde, nous explique Tobias Becker, c’est que nous ne vivons pas tous dans la même temporalité. Il existe une biocénose, qui est la coexistence de tous les êtres vivants. Il existe aussi une chronocénose, qui est la coexistence de toutes les temporalités dont nous sommes faits. La temporalité du paysan n’est pas celle du commerçant, qui n’est pas celle du retraité, qui n’est pas celle des jeunes parents… Tous ces temps vivent ensemble et, parfois, s’opposent.
Comme l’expliquent les auteurs de cette notion, les chercheurs Dan Edelstein, Stefanos Geroulanos et Natasha Wheatley dans leur ouvrage “Power and Time, Temporalities in Conflict and the Making of History” : “Ces temporalités, tantôt coexistantes, tantôt prédatrices les unes envers les autres, nous permettent également de saisir la fragilité et l’historicité des ordres politiques, oscillant entre fragmentation et intégration, continuité et instabilité. Les différentes temporalités ne se recoupent pas, même lorsqu’elles semblent identiques, et elles tendent souvent vers le conflit. Certaines restent purement virtuelles : elles n’interviennent qu’occasionnellement, au point de paraître négligeables, ou ne deviennent visibles que lors d’occasions particulières de résistance ou de lutte. Identifier des temporalités divergentes, c’est aussi mettre le doigt sur des affrontements politiques latents. Ce que nous appelons la chronocénose, c’est cette intersection complexe et volatile de régimes temporels concurrents qui permet à certains d’entre eux d’apparaître comme dominants à des moments donnés.”
Tout ceci relève de ce que Tobias Becker qualifie de “chronopolitique”. Une discipline émergente, et passionnante !
Très bonne écoute et très bonne semaine !









